Il y a quelques jours, mon fils, éternel adolescent du type gamer qui ne s’intéresse que
peu à la politique, m’a demandé ce que je pensais de cette initiative proposant de diminuer unilatéralement
de 12 % les impôts des citoyens du Canton de Vaud. Il m’a posé une question qui m’a vraiment interpellé
«C’est vraiment un truc de riches contre les pauvres ?» .
La notion de richesse est très relative, on est tous le riche de quelqu'un ou plutôt comme
l'affirmait le satiriste américain H.L.Mencken en 1930 : "A wealthy man is the one who earns $100 a year more
than his wife's sister's husband." qui se traduit par "un homme riche est celui qui gagne 100$ de
plus que le mari de la soeur de sa femme".
Sa question m’a poussé à m’intéresser un peu plus au sujet et surtout à le documenter pour
pouvoir lui répondre, afin qu’à son tour il puisse décider en son âme et conscience ce qu’il lui convient
de voter pour pouvoir dormir bien la nuit.
Mon but premier n’est pas de donner une consigne de vote pour cet objet, mais surtout de
comprendre pourquoi deux groupes précis de la population s’écharpent autant sur ce sujet. Pour
quelles raisons dogmatiques ou autres est-il si difficile de trouver des compromis. Je ne cherche
qu'à élever le débat pour sortir des calculs d'apothicaires et pouvoir décider sur des
grandes orientations. Les encarts colorés ne sont destinés qu'à enrichir le débat et leur lecture peut être remise à plus tard
Alors pour fournir des éléments de réponses, j’ai décidé que pour ce sujet très technique,
où l’on a vite fait de se noyer dans les chiffres et les arguments simplistes, je vais commencer par
simplifier et schématiser au maximum, car ce n’est pas pour un pourcentage que nous votons mais pour des
principes. En résumé : "Jusqu’où est-il souhaitable, pour la cohésion sociale,
que les mieux lotis soutiennent les plus démunis ?
Commençons peut-être par quelques définitions afin de parler un langage commun.
Les spécialistes peuvent aisément sauter l'encart ci-dessous:
Et maintenant allons voir un peu en détails qui soutient qui et comment. Comme d’habitude
la brochure explicative fournie par le Canton est rébarbative et n’incite pas à la lecture, on va donc
essayer de faire un peu plus ludique et visuel. Il faut dire qu’ils ont une obligation de précision
absolue pour éviter des risques de contestation des résultats et tombent rapidement dans l’excès
d’informations. Dans notre cas précis on ne va pas se focaliser sur les chiffres précis, mais garantir
que dans les grandes lignes ils respectent les problèmes énoncés = pas de
petits arrangements avec la réalité juste pour faire joli dans le paysage !
Il faut donc économiser cet argent ou aller le chercher chez les contribuables !.
Mais voilà les contribuables vaudois sont déjà parmi les plus lourdement chargés du pays, selon le baromètre fiscal de la CVCI, juste derrière Genève et Bâle-Ville, et
aucune hausse d’impôts ne serait acceptée par aucun des deux camps. Voilà donc l’objet du premier litige
dont nous avons eu à subir les guéguerres gauche-droite en fin d’année 2025.
Mais ça n’est que la partie émergée de l’iceberg. Il y a quelques temps des petits trublions
issus de la droite «bourgeoise» ont décidé qu’ils en avaient marre de payer plus d’impôts que tous les
autres Suisses et ont lancé une initiative prévoyant une baisse linéaire de 12 % de certains impôts.
Donc en clair 12 % de tes impôts que tu en paies peu ou beaucoup. Il est aisé de dire que ce sont ceux qui en
paient beaucoup qui vont le plus profiter de cette baisse.
Le Conseil d’État qui entre-temps avait viré à droite avait aussi prévu un certain nombre
d’économies progressives, environ 7 % de baisse, mais plus ciblées sur les revenus bas et moyens. Il a donc
décidé qu’il ne les appliquerait que si l’initiative ne passait pas. D’où la situation actuelle avec un
comité pour l’initiative un peu arrogant, un Conseil d’État de droite, contraint à faire une politique plus
sociale que prévu et une gauche qui pousse des cris d’orfraie. Mais concrètement cela donne quoi dans le
porte-monnaie des gens ?
Et l’on arrive vite aux discussions de principes : qui paie quoi
et pourquoi ? Et voilà les choses qui fâchent et qui méritent qu'on fasse encore un peu d'histoire.
Malheureusement nous n'en avons pas fini avec les chiffres, mais on va essayer de le faire un peu ludique en passant par une
description sociologique des contribuables pour pouvoir segmenter et comparer des choses comparables.
Maintenant que la distribution est connue nous allons pouvoir analyser les rôles respectifs
et leurs interactions politiques. Car c'est bien cette segmentation socio-économique qui va conduire à des comportements
électoraux parfois aberrants et contre-productifs. Dans les deux premières classes, on trouve un gros
bataillon de ménages fiscaux ne disposant pas du droit de vote, et qui doivent compter sur les citoyens suisses
pour les défendre, et c'est bien là qu'on trouve le premier hic : dans ces deux classes, du fait de l'effet
de seuil lié aux subsides, de nombreux Suisses à revenus modestes se sentent déclassés par les étrangers, et
ont tendance à voter contre leurs intérêts pour des partis de droite ou populistes qui ne les défendent pas en réalité.
Pour l'instant en Suisse les partis populistes sont plutôt de droite et veulent baisser les impôts en
limitant l'intervention de l'État. Je gage qu'il ne faudra pas longtemps pour qu'un populisme de gauche du
type LFI en France commence à voir le jour chez nous. La gauche et les verts romands en prennent déjà la
direction.
C'est quand même l'alliance de facto des deux classes les plus riches qui est étonnante.
Si l'on compare l'effort contributif on voit immédiatement que les aisés représentent presque la moitié de l'impôt encaissé,
mais que ce sont les hyper-riches qui détiennent la moitié de la fortune du Canton (techniquement il faudrait
encore ajouter la fortune de ceux qui sont au forfait) et ne paient que 23% de l'impôt total. C'est ceux à
qui on demande le plus gros effort qui défendent ceux qui par rapport à leurs avoirs en font le moins, si l'on considère l'effet potentiel
sur leur train de vie
Pourquoi cette attitude masochiste ? La première explication est que les aisés pensent toujours qu'ils sont riches et copinent automatiquement avec les milliardaires
pour satisfaire leur égo. La deuxième raison est d'ordre politique, depuis des années la gauche en général
attaque cette classe (bourgeois et patrons) et leur fait peur. Ils ont donc choisi leur camp et les
super-riches les aident financièrement à combattre les revendications incessantes des représentants de l'ancienne "classe ouvrière".
La dernière explication est liée à la forte concurrence fiscale cantonale de la Suisse et qui empêche d'aller trop loin dans une
fiscalité confiscatoire. Les aisés ont peur qu'avec les départs des plus riches, ce soient eux qui doivent assumer les pertes et
de ce fait les défendent becs et ongles. Il faudrait que des partis "sociaux-démocrates" s'allient avec eux sur la base d'un pacte politique
clair pour qu'ils décident de lâcher leurs mécènes. Et l'on va voir dans l'encart ci-dessous que c'est faisable.
Maintenant, dernière étape de notre parcours, il s'agit d'illustrer via un graphique dont je suis particulièrement fier, les flux d'argents par rapport aux diverses classes socio-économiques. Le graphique ci-dessous cherche à montrer d'un côté le nombre de ménages fiscaux dans chaque catégorie, leurs poids en impôts versés et aussi en subsides reçus. Et comme vous allez le voir c'est assez spectaculaire, presque dérangeant. D'abord le graphique et en-dessous les explications.
Figure 1 : Masse monétaire des impôts (jaune), flux des subsides (orange inversé) par niveau de Revenu Imposable.
Les surfaces oranges représentent les subsides et jaunes les impôts versés. Les barres verticales le nombre de personnes par tranches de revenu imposable.
Le Canton de Vaud compte environ 538'300 ménages fiscaux. Près de 107'660 d'entre eux, avec un revenu imposable nul, ne payent aucun impôt direct et bénéficient de la part maximale des subsides (Prise en charge LAMal, Logement). ZONE CONTRE-PARTIE ACTIVE (À CHARGE)
La classe moyenne subsidiée (242'235 ménages entre 20k et 80k de revenu imposable) paie environ 1 milliard d'impôts globaux mais capte près de 900 millions de subsides dégressifs. C'est la ZONE DE NEUTRALITÉ FISCALE.
La classe moyenne non-subsidiée et la classe aisée (environ 186'699 ménages) paient au total près de 4 milliards d'impôts directs sans toucher aucune aide. Ce sont les véritables CONTRIBUTEURS NETS POSITIFS du système.
Et pour finir, il reste tout au bout du graphique (flèche rouge) le micro-groupe des super-riches (le top 1'000) qui contribue massivement à hauteur de près de 1,2 milliard de francs (grâce à l'impôt lourd sur la fortune), formant le réservoir ultime qui assure la cohésion de ce modèle. HYPER-CONTRIBUTEURS
Les deux ovales verts et rouges de l'infographie matérialisent mécaniquement le transfert direct de pouvoir d'achat
qui s'opère entre la classe aisée et la classe modeste. Tandis que la petite flèche bleue illustre le fait que la classe moyenne paie à peu près autant d'impôts qu'elle reçoit de subsides
Et nous voilà finalement arrivés au nœud du problème : la classe moyenne supérieure ou aisée
commence à se lasser de tout payer pour les classes "modestes", car quand l'économie freine eux aussi commencent
à souffrir. Les augmentations de primes LAMal et des prix de l'immobilier les frappent de plein fouet et
ils n'ont droit à aucun subside. Par contre les classes super-riches ne subissent que très marginalement ces augmentations.
Bref, vous l’aurez compris, l'on ne parle pas vraiment de niveau de taxation, mais surtout
de choix de société, et il est légitime de se poser la question sur le niveau de subventionnement accordé à plus de 20%
de la société par le reste et en particulier par le groupe qui est le plus productif et créateur de richesses pour le
Canton.
L'on peut se poser la question pourquoi cette répartition qui a fonctionné assez bien pendant de nombreuses années commence à pécloter, comme on dit chez nous. Il existe plusieurs
pistes dont celle de l'inflation des coûts évoquée ci-dessus, mais deux ou trois autres éléments entrent certainement en ligne de compte, et on va essayer modestement de les mentionner ci-dessous
Il est indéniable que le soutien accordé aux immigrés en général est un facteur de discorde,
or c'est bien l'UDC qui plaidé en premier qu'ils puissent travailler car elle avait peur qu'ils s'intègrent
trop vite, ce qui était le cas dans les années 80 et qui a progressivement été limité pour diminuer l'attractivité de notre pays.
Chaque jour, les médias évoquent l'augmentations des cas de maladies "psychiques" avec au final des
rentes AI supplémentaires, il faut bien dire que c'est assez démoralisant pour ceux qui ont des problèmes et font
le nécessaire pour s'en sortir sans devenir une charge pour la société. Cela dit l'on pourrait aussi se poser la
question si ladite société évolue dans la bonne direction.
Formation et marché de l'emploi : à nouveau les médias nous expliquent que le chômage des jeunes
est assez élevé, car leurs formations respectives correspondent de moins en moins aux besoins du marché. Et là la faute est
partagée par les parents et les employeurs. Les uns poussent leurs enfants vers des voies académiques, mais rarement
les sciences dures, trop exigeantes, et nous nous retrouvons avec une foison de diplômés en sciences sociales et
économiques que l'IA va remplacer en un tour de main. Même constat au niveau de l'apprentissage, les métiers les plus
durs, qui offrent en général de bons salaires et des perspectives de développement sont boudés au profit de
l'apprentissage de commerce passe-partout que n'importe quel logiciel de comptabilité rend obsolète dès son installation. Si les employeurs ne font pas un gros effort de revalorisation des métiers les plus pénibles, l'avenir ne sera pas rose.
Et le dernier élément est lié à l'augmentation des employés avec un statut "fonction publique"
représentent presque un actif sur cinq, avec des salaires très attractifs et une tendance à la revendication nettement
supérieure au secteur privé, puisque le risque de licenciement y est quasi nul. Une part massive de ces hauts salaires
de la fonction publique (enseignants chevronnés, cadres hospitaliers, directeurs d'administration)
vient alimenter la "bosse" orange de la classe aisée (la tranche des 130k à 250k). Ils se retrouvent donc dans la
catégorie des contributeurs nets qui paient le mur de l'impôt jaune en haut, mais dont le salaire est lui-même
issu des recettes de l'État. C'est le paradoxe ultime de la machine de redistribution vaudoise (et genevoise).
CONCLUSIONS
Il ne m'appartient pas de donner des consignes de vote, chacun choisit le type de société dans laquelle
il veut vivre. Mais à titre personnel je vais voter pour cette baisse d'impôts même si elle ne va que très peu me bénéficier.
Mon souhait n'est pas de punir ou provoquer les tenants d'une fiscalité élevée avec un haut niveau de service public et
de subsides aux plus faibles. Je considère que durant les années fastes, le Canton est devenu "trop gras" et cela le
met en danger pour des périodes plus austères qui finiront par arriver. Au même titre que je me mets au régime et pratique
du fitness pour perdre la bedaine qui me dérange, l'État doit retrouver une forme
lui permettant de réagir avec agilité.
Le problème principal vient du fait qu'à chaque nouvelle dépense devrait correspondre une économie, mais politiquement
il est toujours plus facile d'ajouter que d'enlever un avantage que d'aucun considèrent toujours comme un acquis
même s'il n'a plus aucune utilité pour la société, mais seulement pour les quelques personnes qui en bénéficient
Ce texte est lié à cette votation, et je pense qu'il a aussi son utilité pour les prochaines années et
surtout j'espère que les divers partenaires dans cette affaire vont finir par devenir plus raisonnables et
adopter des postures plus proches du bon sens au lieu de leurs habituels dogmes stériles. L'on ne changera pas la société d'un
coup de baguette magique, pour cela il faut une vision forte et des acteurs qui
la partagent pour pouvoir la mettre en œuvre sereinement.
Et l'on ne pouvait trouver mieux que cette citation de
Benjamin Constant,
activiste, écrivain et homme politique Lausannois très engagé en France au moment de la Révolution et par la suite pour développer l'État sous divers gouvernements.
📊 Sources et Références des données :
Budgets et Comptes de l'État : Direction générale des finances de l'État (DGF) & Statistique Vaud.
Statistiques fiscales, revenus et fortune : Administration cantonale des impôts (ACI).
Analyses de concentration de l'impôt : Baromètre Fiscal Vaudois (CVCI & KPMG).
Subsides et indicateurs de redistribution : Département de la santé et de l'action sociale (DSAS) & Secrétariat du RDU.
Comparaisons des salaires Public/Privé : Enquête suisse sur la structure des salaires (ESS), Office fédéral de la statistique (OFS).