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Book cover 1933 La Bascule

LA BASCULE Allemagne, 1933

Book cover 1933 La Bascule

La prise du pouvoir par les nazis.

auteur: RO publié / révisé le: 11.10.2026

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RÉSUMÉ POUR LES GENS PRESSÉS

Un rapide commentaire, sous un angle assez personnel, de cet ouvrage magistral de l'historien français Johann Chapoutot, qui décortique l'arrivée des nazis au pouvoir entre janvier et juillet 1933. Chapoutot illustre comment les compromissions et les faiblesses des divers acteurs avides de pouvoir, à cette époque, en Allemagne, ont permis aux nazis, en particulier grâce à la rouerie de Hitler, Göring et Goebbels, de réaliser un authentique hold-up sur le gouvernement allemand et créer ainsi une situation qui va pourrir la vie du monde entier pendant douze longues années.

Le commentaire sera limité à la description des grandes lignes de l'opération de conquête du pouvoir des nazis, mais surtout mis en contexte pour aider à la compréhension. Il sera aussi illustré par deux cas réels issus de ma famille pas si lointaine et aux racines helvétiques marquées. Le monde est toujours si petit !

Et l'on finira avec quelques considérations sur la situation actuelle et ce qu'il conviendrait de bien surveiller pour ne pas voir l'histoire se répéter.

Le livre : La bascule, Allemagne, 1933

J'ai entendu parler de cet ouvrage durant l'émission "Quotidien" sur TMC, et j'ai eu immédiatement envie de lire, car malgré le fait qu'une bonne partie de ma famille maternelle ait été concernée de près par cette sombre histoire, j'ai toujours eu un peu de peine à comprendre la montée en puissance des nazis et leur accession au pouvoir. Grâce à ce livre, c'est aujourd'hui chose faite, et je recommande sa lecture à toutes les personnes qui souhaiteraient comprendre comment un régime autoritaire peut succéder de manière presque légale à un gouvernement démocratique légitime. Cela peut servir de vaccin pour les années qui nous attendent.

Ce cours d'histoire se lit presque comme un roman et l'auteur excelle à partager avec nous les intrigues et les manipulations dont se rendent coupables tous les protagonistes. On se croirait presque dans une émission de télé-réalité tant le zoom va dans le détail, grâce à l'énorme masse de documentation dont il dispose. Et tout cela pour mettre en lumière la manière "vicieuse" avec laquelle une bande de politiciens ambitieux et déterminés réussit à capter le pouvoir sous le nez d'une autre bande de politiciens pas moins ambitieux, mais nettement moins déterminés et malhonnêtes.

Il faut toutefois bien se rendre compte que cet ouvrage ne décrit que les six mois les plus cruciaux d'un processus qui aura duré presque un quart de siècle depuis la présentation du programme en 1920 à Munich et la fin de la guerre en 1945. La lecture de certains ouvrages du même auteur permettrait probablement de mieux comprendre le processus historique sur cette durée. Il serait impossible de résumer le livre tant il est détaillé. Alors sans prétentions historiques aucunes, nous allons essayer dans les pages qui suivent, de resituer le discours dans un contexte historique avec les références Wikipédia facilitant la compréhension de la séquence des évènements que décrit Chapoutot.

Avant de présenter Johann Chapoutot, je souhaiterais toutefois faire un petit aparté sur la forme du livre. Il est écrit dans un langage assez académique mais reste accessible à une majorité. Par contre l'auteur utilise volontiers un vocabulaire un peu élitiste avec des termes désuets, peu utilisés, voire très pédants de technicité. Je pensais avoir une bonne maîtrise de la langue française et c'est bien la première fois que j'ai dû recourir une bonne vingtaine de fois à un dictionnaire ou à Google pour comprendre un terme. Personnellement je trouve que cela casse le rythme inutilement sans amener de précision supplémentaire.

L'auteur: Johann Chapoutot

Johann Chapoutot, est un historien français spécialisé,Johann_Chapoutot notamment, dans l'histoire du nazisme et de l'Allemagne. Il est professeur d'histoire contemporaine à la Sorbonne et a publié une quinzaine d'ouvrages dont la plupart traitent de ces sujets. Certains auteurs considèrent que les engagements de Johann Chapoutot provoquent parfois des polémiques, sans toutefois remettre en cause sa rigueur scientifique et la qualité de son travail.

À la lecture de son livre on comprend très rapidement que son auteur est très marqué à gauche, en particulier du fait d'un ton parfois très sarcastique à l'égard des personnages qui peuplent ses pages. La page Wikipédia qui lui est consacrée confirme son positionnement et son engagement en particulier aux côtés de LFI. Il est assez difficile d'imaginer un historien expliquer et condamner un gouvernement autoritaire comme celui des nazis, critiquer violemment la présidence Macron et dans le même temps soutenir une mouvance LFI, que l'autoritarisme et les excès de son chef disqualifient dès le départ pour une accession au pouvoir. Cet aveuglement est étonnant quand on lit ses autres mises en garde, notamment au sujet de Trump.

Ceux qui veulent mieux connaître Johann Chapoutot et le sujet, sans lire tout le reste regarderont avantageusement la vidéo ci-dessous sur YouTube.

1933 : comment les ÉLITES allemandes ont BASCULÉ vers HITLER

Le contexte : Allemagne, montée du nazisme depuis 1920

À la fin de la première guerre mondiale, l'Allemagne, défaite, est politiquement divisée entre les communistes et les nationalistes. En 1919 la ligue spartakiste provoque une révolte à Berlin, qui sera écrasée rapidement et ses leaders : Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, seront exécutés. S'ensuit la signature du Traité de Versailles, particulièrement humiliant pour l'Allemagne qui est amputée de 13% de son territoire et doit s'acquitter de réparations de guerre très élevées qui appauvrissent le pays.

Dès le mois d'août 1919, une coalition de partis plutôt centristes prend le pouvoir pour établir la République de Weimar, qui sera rapidement contestée par la gauche et la droite. En 1923, à Munich, le parti nazi tente un putsch dit "de la Brasserie", qui tourne au fiasco et ses dirigeants sont emprisonnés pour quelques années jusqu'à fin 1924. Après un épisode très pénible d'hyperinflation, le chancelier Gustav Stresemann réussit en 1923 à relancer l'économie grâce à son Rentemark, puis le Reichmark, indexé sur l'or. Malheureusement, alors que le pays commençait à se redresser, notamment avec l'arrivée de capitaux américains, le crash boursier de 1929 et la dépression qui suivit outre-atlantique, ébranlèrent à nouveau tout l'édifice, avec de nombreuses faillites, une montée rapide du chômage et une forte reprise de l'inflation, faisant à nouveau le lit du populisme.

Durant toute cette période, les diverses coalitions doivent observer une montée en puissance des extrêmes. Les communistes, qui s’appuient sur les syndicats et qui prônent la dictature du prolétariat comme en Russie et le parti National-Socialiste d'Adolf Hitler, viscéralement anticommuniste, qui a créé une milice très brutale, les SA (Sturmabteilung), et défend une théorie "völkisch" fortement racialisée opposant les aryens aux peuples sémites et la notion d'espace vital, justifiant une expansion vers l'Est.

Le parti nazi se présente régulièrement aux élections, mais ne parvient jamais à conquérir le pouvoir du fait de coalitions centristes qui lui bloquent la route. Le 25 février 1932 Hitler obtient la nationalité allemande, et à l’élection présidentielle de mars-avril, il obtient 36.7% des voix au second tour, mais il est battu par le maréchal Hindenburg, Héros de la bataille de Tannenberg contre les Russes. Le graphique ci-dessous montre les résultats successifs des élections au Reichstag.

élections allemandes avant-guerre
Résultats des élections allemandes avant la seconde guerre mondiale et la prise de pouvoir des nazis.

Hindenburg est la clé du pouvoir car c'est lui, en tant que Reichspräsident, qui nomme le chancelier. L'on voit très bien comment jusqu'à la dépression de 1930, les partis du centre, les sociaux-démocrates et les catholiques peuvent former des coalitions assez solides, sauf ambitions particulières de certains de leur membres. Les dernières élections "démocratiques" sont bien celles de novembre 1932 et l'on voit très bien que les nazis n'obtiennent pas une majorité, pas plus que pour les suivantes. La force du parti tient aussi à sa capacité à mobiliser ce que confirme le taux de participation. L'on remarque aussi la forte présence des partis communistes et socialistes, malgré les campagnes organisées contre eux.

Nazis aux élections allemandes avant-guerre
Résultats du parti nazi aux élections en sièges et % de sièges (légèrement supérieur aux voix car les petits partis n'obtiennent pas le quorum). Wikimedia commons.

Et c'est à partir de là que démarre le livre de Chapoutot, qui explique en détail et par le menu, comment les nazis vont phagocyter le gouvernement allemand et faire disparaître tous leurs concurrents. On ne va pas spoiler le bouquin mais reprendre et résumer les détails marquants de l'ascension pseudo-démocratique des nazis. On verra que le tout est fait d'étapes successives qui vont certainement rappeler à de nombreuses personnes ce qui s'est passé en Hongrie, qui continue en Slovaquie et Tchéquie, et surtout aux USA. Étonnamment l'Italie semble, pour l'instant, suivre un chemin différent.

Présentation des figurants principaux de ce mauvais film

Les quatre figures de proue du parti sont à ce moment Himmler (lunettes), Goebbels, Hitler et Göring (chemise noire). Ils vont mettre en marche une machine infernale qui ne s'arrêtera qu'à la fin de la guerre, sauf pour certains crétins qui voudraient perpétuer leur mémoire aujourd'hui. Mais tous seuls ils n'y seraient pas arrivés aussi facilement. C'est la soif de pouvoir de quelques représentants des grandes fortunes, des bonnes familles, des grands propriétaires terriens, des fins de lignées de l'empire, des militaires frustrés par la défaite et opportunistes de tous bords, qui vont se liguer pour porter Adolf Hitler au pouvoir en pensant qu'ils pourraient ensuite facilement le circonvenir. Le principal coupable aura été Franz von Papen à l'instigation de qui Hitler deviendra chancelier et qui aurait dit fièrement à ce moment à un ami "J'ai la confiance de Hindenburg. Dans deux mois, on aura tellement acculé Hitler dans un coin de la pièce qu'il va couiner". Mais allons voir un peu dans le détails les autres mauvais acteurs de cette pièce digne d'un guignol.

1930_Adolf_Hitler,Himmler,Frick,Mutschmann,Goebbels,Schaub,Epp,Goering
Congrès des chefs du NSDAP à Bad Elster en 1930. De gauche à droite, au premier rang, Heinrich Himmler, Wilhelm Frick, Adolf Hitler, Franz von Epp, Hermann Göring, au second rang, Martin Mutschmann, Joseph Goebbels, Julius Schaub, au dernier rang, Karl Fritsch. (Wikimedia Commons)

Les têtes d'affiches en devenir du côté des nazis.

  • Adolf Hitler :d'origine autrichienne, puis naturalisé allemand en 1932. Il s'impose à la tête du mouvement national-socialiste grâce à ses talents d'orateurs et va s'entourer d'une garde rapprochée extrêmement dangereuse et efficace.

  • Hermann Göring : fils d'un fonctionnaire du Reich, fera son service militaire dans l'aviation et sera décoré par le Kaiser. Il rencontre Hitler en 1922 et constate qu'ils partagent les mêmes opinions. Il rejoint le parti nazi et se voit conférer le commandement des SA. Personnage truculent, reconnu comme très sympathique par la majorité de ses contacts, il va néanmoins se montrer d'une brutalité et d'une efficacité redoutable lorsqu'il s'agira de prendre le pouvoir

  • Joseph Goebbels : issu d'une famille modeste, perd l'usage de son pied droit à l'âge de 4 ans. Il restera boiteux et diminué, ne mesurant que 1.65 m, il sera aussi réformé et en gardera un fort complexe. Élève brillant, mais peu apprécié car renfermé et prétentieux, il poursuivra ses études avec la philologie, puis obtiendra un doctorat en littérature allemande. Il adhère au NSDAP en 1924 et rencontre Hitler en 1925, et deviendra rapidement le responsable des publications nazies, puis de toute la propagande. Son travail dans les coulisses sera essentiel.

  • Heinrich Himmler : issu d'une famille catholique de la petite bourgeoisie bavaroise, élève modèle, mais petit et myope, ainsi que d'une santé fragile. Après des études en agronomie, il rencontre Ernst Röhm, qui le fera adhérer au parti nazi, qu'il quitte au moment du putsch, puis qu'il rejoint à nouveau en 1925 pour devenir Gauleiter dans les SA. Par la suite lorsque Hitler fonde les SS, section d'élite des SA, il va progressivement en devenir le chef et finira par diriger aussi la Gestapo. Il sera le bras armé des nazis dans toutes leurs activités d'oppression et de répression.

  • Il faudrait bien entendu citer encore Ernst Röhm, le premier chef des SA, homosexuel notoire, dézingué durant la nuit des Longs Couteaux, Reinhard Heydrich, bras droit de Himmler, créateur de la SD (service de renseignements), Rudolf Hess, Adolf Eichmann, et nombre d'autres salopards, mais ils ne seront que des figurant durant les six mois qui nous occupent.

Les stars confirmées qui vont se faire piquer leurs meilleurs rôles sans vraiment s'en rendre compte.

  • Paul von Hindenburg : Héros de la Guerre 14-18, aristocrate d'origine prussienne, Generalfeldmarschall, puis Reichspräsident dès 1925, réélu en 1932, ne réussit pas à remédier à la crise et doit se résoudre à nommer Hitler , Chancelier le 30 janvier 1933.

  • Kurt von Schleicher : Né dans une famille de militaires, il entre dans l'armée prussienne et devient un proche conseiller de Hindenburg dès 1926. Militaire et membre de l'extrême-droite, cherche à diviser le NDSAP avec Starsser, il réussit toutefois à s'entendre avec Hitler, grâce à son amitié avec Ernst Röhm, et participe aux divers gouvernements menant à la nomination de Hitler. Fut l'avant-dernier chancelier du Reich avant Hitler.

  • Heinrich Brüning : né en Westphalie catholique, devient responsable de la confédération syndicale chrétienne allemande, puis entre au Gouvernement comme membre du parti catholique "Das Zentrum". Sera le dernier Chancelier avant Hitler de 1930 à 1932. Il accepte une entente avec Hitler pour former des gouvernements régionaux dans plusieurs Länder et permettra ainsi aux nazis de diriger trois Länder. En 1934 il émigrera aux USA après avoir refusé la proposition de Hindenburg d'entrer dans un gouvernement von Papen.

  • Franz von Papen : fils d'un propriétaire terrien, il débute avec une carrière militaire puis devient diplomate. Il devient membre de l'aile droite du parti catholique "das Zentrum" et forme un gouvernement en juin 1932 avec le soutien des grands industriels allemands. Il finira par devenir vice-chancelier dans le premier gouvernement de Hitler en pensant pouvoir l'éjecter par la suite.

  • Otto Meissner : fils d'un fonctionnaire prussien, ce juriste de talent deviendra chef de cabinet du président Ebert, puis de Hindenburg. Son rôle dans l'accession de Hitler reste controversé, mais il aura probablement influencé Hindenburg. Il conservera un poste similaire sous Hitler et ce jusqu'en 1945.

  • Eugenio Pacelli : ce prélat italien sera élu Pape sous le nom de Pie XII en 1939. Mais c'est dans son rôle de nonce apostolique en Allemagne que son rôle sera déterminant. Avec Conrad Gröber, archevêque de Fribourg, et Ludwig Kaas, président du Zentrum, il s'active pour faire signer un concordat en faveur de l'Église catholique. Ce qui ne ravit pas Hitler, mais von Papen le convainc en lui faisant miroiter le ralliement de l'électorat catholique.

  • Hjalmar Schacht : fils d'un riche négociant allemand, rentré des USA, obtient un doctorat en économie et contribue à juguler l'hyperinflation sous Stresemann. Sera nommé président de la Reichsbank. En 1930 il se rapproche des nazis et aide Wilhelm Keppler, conseiller de Hitler, à recueillir les signatures de 20 grands industriels et banquiers allemands pour une pétition demandant à Hindenburg de nommer Hitler chancelier. Il organisera aussi le financement de la campagne des nazis auprès des mêmes personnes.Il sera nommé ministre de l'économie et restera au gouvernement jusqu'en 1939

  • Alfred Hugenberg : fils d'un parlementaire prussien, il étudie l'économie et le droit, rejoint la ligue pangermanique. Il occupera plusieurs postes de direction, puis celle de président du CA de Krupp. Il rachète plusieurs journaux et se construit à partir de 1916 un grand conglomérat de médias. Ce qui lui permettra d'exercer une grande influence dans les milieux d'extrême-droite, pour devenir le président du DNVP, parti extrémiste, nationaliste et conservateur. IL entre au premier gouvernement de Hitler comme ministre avec plusieurs portefeuilles (Économie, Agriculture et Alimentation)

  • Max Naumann : a fondé en 1921 l'association des Juifs nationaux allemands proche de Hugenberg. Son but est l'assimilation totale des Juifs dans la Volksgemeinschaft allemande, l'auto-éradication de l'identité juive et l'expulsion des immigrants juifs d'Europe de l'Est. Naumann est particulièrement opposé aux sionistes et aux juifs d'Europe de l'Est

  • Comme du côté des nazis, il y a aussi un certain nombre de personnages secondaires, dont certains sont cités ci-dessus. On y ajoutera Guillaume de Prusse, Kronprinz, fils de l'ancien empereur Guillaume II, Theodor Duesterberg et Franz Seldte, chefs de l'organisation paramilitaire "Stahlhelm", Lutz Schwerin von Krosigk, ministre des Finances, qui deviendra le dernier ministre en chef du Reich après la mort de Hitler et le suicide de Goebbels

Les oubliés du casting

La brutalité avec laquelle les nazis ont pris le pouvoir, n'a pas laissé une grande opposition, car ceux dont la tête dépassait étaient immédiatement éliminés ou mis à l'écart. Le gros de l'opposition aux nazis se retrouve dans les communistes qui ont payé un lourd tribut pour leurs convictions. Les personnages liés aux religions : catholiques, protestants, témoins de Jehovah, qui n'ont pas été liquidés aussi ouvertement mais furent aussi persécutés et carrément exterminés pour les Juifs.

Le résultat de toutes ces tractations préliminaires : Distribution des rôles.

Les élections de novembre 1932, ne donnent pas de majorité à Hitler, malgré un poids électoral relatif – plus de 33% des voix – il cherche à se faire nommer à la tête de l´État allemand grâce à ses alliés des partis conservateurs-nationalistes (env. 8%) et catholiques (env. 12%). Au total 317 sièges sur 584 si l'on compte das Zentrum qui n'est pas encore officiellement allié. Si la gauche n'avait pas été aussi divisée, notamment parce que le KPD, suivant les ordres de Staline, refusait de s'allier avec les Socialistes, elle aurait aussi pu constituer une coalition avec les partis centristes, mais les marxistes étaient l'épouvantail absolu, même pour la "vieille tante" du SPD. Petit aparté pour noter que ce genre de répartition se retrouve aujourd'hui dans la majorité des pays occidentaux.

composition_reichstag_après_élections_nov_1932 Pour les détails sur wikipédia

Le scénario complet du film : les travaux préparatoires

  • Le contrôle d'un parti de plus de 200'000 membres et d'une milice de près de 400'000 hommes (SA et SS) permet de mettre une très forte pressions sur tous les opposants potentiels qui se voient régulièrement menacés, même physiquement. Le parti nazi bénéficie donc d'une visibilité supérieure à tous les autres.

  • Goebbels, ne dispose pas de la même puissance propagandiste que Hugenberg, mais il est passé maître dans la rhétorique d'opposition et imprime des millions de tracts et d'affiches, que les volontaires s'empressent de distribuer et coller partout. Il se plaint de son manq ue de moyens financiers.

  • Göring n'est pas en reste et est élu le 30 août 1932, président du Reichstag, par une coalition regroupant le Centre catholique, les Bavarois et les nazis. Ce poste lui permet de disposer d'un logement de fonction prestigieux lui permettant d'organiser des réunions avec les futurs soutiens de Hitler.

  • Pendant tout ce temps, Hitler met un peu en veilleuse son antisémistisme, charme les industriels et la droite nationaliste, de même que les catholiques par sa vision très traditionaliste de la famille et de la nation. Mais c'est surtout sa détestation viscérale du marxisme qui rassure ses futurs alliés.

  • La peur panique du marxisme de la part des classes possédantes, mais aussi des agriculteurs et petits indépendants, permet aux nazis de se positionner en se présentant comme la seule force disciplinée capable de restaurer la grandeur de l'Allemagne tout en protégeant la propriété privée et l'ordre social.

  • Mais en fin de compte, c'est surtout l'ambition, et la naïveté, de Franz von Papen qui va porter Hitler aux portes du pouvoir. Car il est très lié avec Hindenburg et réussit à le convaincre de nommer ce fameux cabinet le 30 janvier 1933.

Première projection

Dépêche de Berlin du 30 janvier 1933 : «Le président du Reich a reçu lundi matin Adolf Hitler ainsi que [l'ex-chancelier] Franz von Papen, avec lesquels il a eu un long entretien.....Le président Hindenburg a nommé M. Hitler chancelier. Sur la proposition de ce dernier, le président a nommé les ministres qui formeront le cabinet.» Hitler, 43 ans, a atteint son premier objectif et va profiter de sa position pour rapidement monopoliser tous les leviers du pouvoir

1933_Hitler et Hindenburg
Hitler et Hindenburg, lors de la cérémonie de nomination du Chancelier en 1933.

Suite du scénario, comment déstabiliser une démocratie.

  • Dans le premier cabinet de Hitler, le vice-chancelier Franz von Papen, nommé Reichskommissar pour la Prusse, n'a pas de portefeuille et se retrouve rapidement isolé, par manque de contacts avec les gens qui agissent. Habilement, Hitler n'a pas exigé trop de postes, ce qui rassure ses alliés et Hindenburg. Par contre il a exigé et obtenu de Hindenburg, la convocation de nouvelles élections sensées lui donner une majorité plus stable.

  • Göring, hyperactif, va cumuler les postes notamment en étant nommé Ministre de l'intérieur de la Prusse, poste où il va systématiquement court-circuiter, son chef théorique, von Papen. Il va très rapidement imposer la présence d'un SA aux côtés de chaque policier prussien, officialisant ainsi le rôle de la milice. Puis il va expurger l'administration prussienne de tous les opposant potentiels pour en prendre le contrôle total.

  • Von Papen, Hitler et leurs alliés vont convaincre Hindenburg de signer le fameux décret du 4 février qui restreint largement la liberté de réunion et de presse, et accorde des pouvoirs étendus au ministère de l'Intérieur, tenu par les nazis (Frick). Cette mesure d'urgence, avait déjà été planifiée par le cabinet Papen et utilisée pour lutter contre les opposants politiques au NSDAP en vue des élections.

  • Göring, toujours hyperactif, va avec Hjalmar Schacht, organiser dans sa résidence officielle, la fameuse réunion du 20 février 1933, avec les dirigeants économiques du pays. Durant laquelle Hitler va les rassurer sur sa volonté de laisser agir le capitalisme, de relancer l'armement et surtout d'annoncer que les élections de mars seront probablement les dernières, avant de passer à un régime autoritaire. C'est aussi à ce moment qu'il leur demande de financer sa campagne.

  • Goebbels, frustré de devoir ronger son frein hors du gouvernement, va jubiler lorsqu'il verra arriver les moyens tous frais récoltés par Hjalmar Schacht, et pourra se lâcher dans une campagne électorale monstrueuse, d'autant plus qu'il pourra compter sur le soutien des médias de Hugenberg.

  • Le 27 février, le Reichstag brûle, soi-disant incendié par un Hollandais communiste, Marinus van der Lubbe, ce qui provoque une réaction immédiate de Hitler: La Reichstagsbrandverordnung. Ce décret présidentiel soumis à Hindenburg par Hitler suspend immédiatement l'essentiel des libertés civiles et politiques. Cela permet d'interdire le parti communiste et sa presse, et les SA ayant obtenu un statut policier participent à la traque des militants.

  • Cette action déterminée contre les communistes s'explique aussi par la difficulté rencontré par les nazis pour s'implanter dans le milieu ouvrier allemand. Leur syndicat le NSBO n'a jamais réussi à dépasser un score de 5% lors des dernipres élections syndicales en 1932. Les autres syndicats en avaient plus de 5 millions de membres, pour 300'000 pour le NSBO. Malgré toutes les attaques, le KPD résistait et ses scores électoraux restaient importants malgré les interdictions

  • Suite du scénario, que faire après un mauvais accueil du public ?

    composition_reichstag_après_élections_mars_1933 Pour les détails sur wikipédia

    Comme le montre le graphique ci-dessus, malgré tous les moyens mis en oeuvre pour "orienter" les élections, au travers d'interdictions, de pressions, de propagande, etc... Le résultat n'est pas à leur hauteur et même si Hitler va disposer maintenant d'une majorité sans les catholiques, en restant entre "fascistes", la gauche représente toujours un tiers des électeurs. Mais maintenant tout est allé trop loin, très vite et Hitler va pouvoir dérouler.

    Correction du scénario, suppression de certaines scènes.

    • Et maintenant tout va aller très vite. Le nouveau cabinet est nazifié avec l'entrée en son sein de Goebbels et d'autres membres du NSDAP. La mainmise de Hitler sur le pouvoir se renforce. Il va appliquer le processus de "mise au pas" pour imposer un pouvoir total en Allemagne, afin de concrétiser le mythe de la « communauté populaire » (Volksgemeinschaft)

    • Le 21 mars 1933, Hitler proclame l'avènement du Troisième Reich à Potsdam, lors d'une cérémonie grandiose.

    • Göring fait arrêter de nombreux communistes en Prusse, dont leur chef Ernst Thälmann. Les premiers camps de concentration nazis apparaissent, où sont emprisonnés militants communistes, socialistes et sociaux-démocrates. Dès le 22 mars 1933, Heinrich Himmler ouvre le camp de concentration de Dachau à proximité de Munich.

    • Dès sa nomination, Hitler peut à nouveau laisser libre-cours à son antisémitisme et reprend les campagnes de persécution contre les Juifs. Cela faisait déjà plusieurs années que les SA intimidaient les clients des commerces juifs, mais le 1er avril 1933, ils organisent un véritable boycott, comme première manifestation antisémite d'envergure. Signe que les nazis n'avaient pas la sympathie de tout le peuple allemand, il fut limité, voire ignoré par de nombreux clients qui ont anticipé ou reporté leurs achats. Par contre ce boycott a fait prendre conscience au monde entier des persécutions dont étaient victimes les Juifs en Allemagne et les réactions négatives furent nombreuses.

    • Le 23 mars 1933, Adolf Hitler obtient les pleins pouvoirs pour quatre ans par 444 votes pour et 94 votes contre (SPD). Les communistes n'ayant pas pu voter car ils étaient internés ou en fuite. Le 2 mai, les syndicats sont dissous et leurs biens saisis.

    Épilogue, agonie d'une démocratie.

    Dès ce moment la machine infernale se met en route et les opposants seront écartés, internés ou assassinés. Hitler va disposer maintenant d'une majorité lui permettant de faire tout ce qu'il voulait et avec une opposition inexistante, la démocratie allemande va très vite se transformer en dictature autoritaire comme prévu par le programme nazi. le 14 juillet 1933, le NSDAP devient le parti unique puis le 30 janvier 1934, l'autonomie des Länder est supprimée et Hitler devient le premier chef d'une Allemagne complètement centralisée.

    Les lois raciales, eugénistes et homophobes sont édictées et commencent les persécutions, déportations, stérilisations forcées à l'encontre de toutes ces minorités qui ne plaisent pas aux nazis. La nuit des longs-couteaux va permettre à Hitler d'éliminer un certain nombres d'éléments qu'il considérait comme dangereux pour son pouvoir, tels Ernst Röhm, Gregor Strasser et Kurt von Schleicher. Hindenburg décède le 2 août 1934 et Hitler fait voter au Reichstag une fusion des deux fonction, devenant ainsi "Führer und Reichskanzler". Il fera confirmer son pouvoir absolu par le plébiscite du 19 août 1934 avec près de 90% de oui.

    Ce qui suit est la partie la plus connue et se soldera en 1945 par la défait de l'Allemagne après plus de 6 millions de morts allemands (civils et militaires) et plus de 10 millions de victimes du nazisme (juifs, opposants et autres minorités). Au niveau mondial on compte entre 60 et 85 millions de morts.

    la petite histoire, celle des gens de ma famille.

    Une grande partie de ma famille maternelle avait des liens étroits avec l'Allemagne. Ma mère, née en 1929, y a grandi, à Halberstadt, dans une Sachsen-Anhalt qui refait parler d'elle aujourd'hui. Elle m'a raconté ce qu'elle a vécu et surtout comment il fallait rester discret si l'on ne faisait pas partie des admirateurs du régime. Elle m'a raconté la guerre et ses privations, son départ pour la Suisse où elle avait encore de la famille, puis l'émigration de tout le reste de la famille (ma grand-mère, mes oncles et tantes) de ce qui deviendra la RDA. Mais cela n'est pas vraiment important, de simples Allemands, comme tant d'autres, qui ne pouvaient pas s'opposer à ce tsunami de haine qui va déferler sur leur pays.

    Mon arrière-arrière grand-père ou trisaïeul était le Professeur Hans Auer, architecte constructeur du Palais Fédéral à Berne. Après ses études à la ETHZ, puis un début de carrière à Vienne, où il a épousé une Autrichienne, il est revenu s'établir en Suisse avec ses cinq enfants (quatre filles et un garçon). Après diverses péripéties plusieurs de ses filles se sont retrouvées en Allemagne vers 1905, avant la 1ère guerre mondiale. L'ainée Grethe, docteur en littérature de l'université de Berne, est allée à Berlin pour y poursuivre sa carrière littéraire. Elle a d'ailleurs obtenu deux fois le prix de la fondation Schiller Suisse récompensant les meilleurs écrivains helvétiques. Sa petite sœur Lenta, y étudiait le piano, mais n'est jamais devenue une concertiste et a fini ses jours à Berne comme professeur de piano. La troisième soeur, Mitzi, avait épousé un vétérinaire de Meiningen, en Thüringe, et était mon arrière-grand mère. La dernière soeur est aussi allée à Berlin, mais mérite quelques informations supplémentaires. Heureusement que leur frère Hans est allé s'établir en Appenzell après des aventures marocaines, ce qui a permis au reste de la famille de garder un pied en Suisse.

    Grethe Auer rencontre et épouse Bruno Güterbock, fils d'un riche banquier d'une famille juive convertie au christianisme. Ils auront deux enfants, Hans Gustav et Bruno, qui devront émigrer, respectivement aux USA et en Argentine, après la montée du nazisme. Mais ce qui nous intéresse a trait aux mémoires de Grethe, que son fils a finalement décidé de publier en 1995, après avoir longtemps hésité à cause d'une phrase. Grethe raconte la vie en Allemagne depuis son arrivée, les privation de la guerre, les heurts liés à la République de Weimar, et surtout l'arrivée au pouvoir des nazis et les brimades qu'ils doivent subir, car ils sont considérés comme juifs. Elle est d'autant plus choquée que son mari connaissait personnellement le Kaiser, qui l'avait invité à souper plusieurs fois en tant que secrétaire de la société allemande d'études orientales, domaine qui intéressait l'empereur.

    Si Hans Gustav a tellement hésité à publier ces mémoires, car il voulait éviter les remous qu’auraient pu provoquer certains passages du livre où Grethe dédiabolise les Nazis. «…J’ai progressivement dû admettre la diabolique génialité d’avoir fait des Juifs le bouc émissaire, l’ennemi, pour recréer l’unité allemande… …Il m’est apparu clairement que la souffrance des Juifs aura épargné la guerre civile à l’Allemagne…». Grethe ne pouvait pas savoir vers 1936-38 lors de l’écriture de son livre ce qui allait se passer, et cette analyse devient inaudible après la shoah. Mais au moment où elle écrit, la peur du communisme et de la guerre civile est telle que l’on peut la comprendre, sans pour autant adhérer à son propos.

    L'histoire de Mina, la soeur cadette est encore plus parlante. Elle épousera aussi un Güterbock, cousin de Bruno, probablement rencontré à Engelberg où leurs familles avaient des attaches.Ferdinand Güterbock était un médiéviste autodidacte qui s'intéressait particulièrment à l'Italie. Grâce à la fortune familiale, il vivait sans soucis matériels et pouvait se consacrer à son domaine de recherches. Comme beaucoup de ces riches Juifs, il vouait une admiration au Kaiser, et par la suite a été fasciné par Mussolini, qui le recevra deux fois, et auquel il a consacré un ouvrage, dans lequel il loue son anticommunisme et sa personnalité de "dirigeant à poigne". Comme son cousin il sera persécuté et finira par s'installer en Suisse à Vitznau avec sa famille, puis étudiera l'histoire de l'Abbaye de Engelberg où il fin ira ses jours en 1944. Ses filles devront émigrer, car Renata, la cadette, qui souhaitait épouser un Irlandais, ne pouvait le faire à Berlin, car cela aurait été considéré comme salir la race aryenne, puisqu'elle était demi-juive. Ils sont parti au Canada, Giulietta est morte en Italie en 1951 et Eva, l'aînée est partie d'abord au Kenya, puis en Rhodésie et enfin en Afrique du Sud, pour échapper aux brimades des nazis. Par contre d'après des témoins, la tante Mina, continuait malgré tout à être admirative d'Hitler, pour sa politique "autoritaire". Elle décédera en 1969 à Lucerne.

    Ces deux exemples montrent clairement comment la peur du communisme pouvait aveugler des personnes, malgré les risques directs qu'ils encouraient avec les nouveaux maîtres de l'Allemagne et confirme sous un autre angle le propos de Chapoutot sur les irresponsables qui ont mis Hitler au pouvoir.

    La mise en garde à retenir de tout cela.

    Il n'est pas étonnant que dans l'histoire les mêmes causes produisent les mêmes effets et cela vaut particulièrement pour ces coalitions de la gauche molle et de la droite modérée, qui lorsqu'elles n'obtiennent pas les résultats souhaités faute de mesures radicales, génèrent une polarisation, qui débouche souvent sur des démocraties illibérales ayant tendance à basculer vers des régimes autoritaires.

    Toute cela commence en général par des alternances de coalitions de plus en plus marquées à droite ou à gauche, qui contribuent à créer des oppositions de plus en plus virulentes, au point que l'on ne puisse plus du tout imaginer des coalitions transversales, mais uniquement partisanes au vu de l'extrême polarisation. Et parfois, à la faveur d'un évènement extérieur, ou du fait de la présence d'une figure politique particulièrement charismatique avec un discours assez populiste et en rupture avec le ton habituel, l'une des parties remporte une victoire suffisamment large pour progressivement imposer sa politique et s'installer durablement au pouvoir avec des méthodes pas toujours très démocratiques.

    Les exemples les plus récents sont à chercher en Russie, aux États-Unis, dans certains pays de l'ancien bloc soviétique, et il convient de surveiller particulièrement l'évolution de la France, de l'Italie et même de l'Allemagne, que l'on croyait immunisée. Les schémas sont toujours identiques et ressemblent beaucoup à ce qui s'est passé il y a presque cent ans avec les nazis. C'est pourquoi il est essentiel de décortiquer les phénomènes afin de les repérer à leurs débuts et de pouvoir immédiatement mettre en garde les citoyens contre toutes les dérives.

    Les symptômes et l'évolution de la maladie.

    Au début de l'infection, le problème est lié à la faible constitution du sujet. En d'autres termes pour des raisons historiques de choix de mode de scrutin, le pays devient ingouvernable, car aucune majorité claire n'émerge plus à la faveur des élections. Il existe deux grandes catégories, les pays bipartisans avec des scrutins très discriminants favorisant les vainqueurs, où l'alternance est bloquée par des parlements d'une autre couleur que le gouvernement (USA et Angleterre), et les pays avec une myriade de petits partis, liée à une trop forte proportionnelle et débouchant sur des coalitions improbables (Italie, France, Israël). Les pays avec une forte tradition de consensus comme la Suisse, réussissent en général à limiter à environ un tiers de l'électorat, ces partis extrémistes, notamment en leur permettant de participer aux gouvernements.

    Aux USA, il a suffit d'un personnage comme Trump pour faire basculer le pays dans un chaos politique dont il peine à s'extirper et en France, après plusieurs gouvernements de coalition au centre, la polarisation est à son maximum et l'extrême-droite est à nouveau aux portes du pouvoir. Dans plusieurs pays, la sagesse des électeurs, et des gouvernements, associés à une constitution robuste et des pouvoirs législatifs et judiciaires assez indépendants, les expériences avec les extrêmes n'ont pas été aussi désastreuses que prévu.(Italie, Hongrie jusqu’il y a peu) Le cas de la Russie est un peu particulier, car son histoire démocratique est très courte mais les méthodes employées sont les mêmes.

    On va essayer ci-dessous de caractériser les étapes du processus d'infection politique, et l'on sera surpris par les similitudes avec le passé :

    • Les deux premiers symptômes sont le nationalisme, consistant à flatter les électeurs, en essayant de leur faire croire qu'ils ont plus de valeur que leurs voisins et le populisme, qui mélange des promesses irréalistes avec une détestation des élites, promettant un gouvernement par le peuple. Souvent ces théories politiques sont matinées d'ethnocentrisme, voire de racisme, pour créer des boucs-émissaires qui permettent d'unifier la population face à un ennemi commun, représenté en général par une minorité. (les noirs, les arabes, les latinos, les riches, les bourgeois, les gauchistes, les LGBTQ, etc.)

    • Les symptômes suivants sont la perte de qualité du discours politique et l'outrance, que ce soit au niveau de la rhétorique que de la propagande visuelle. L'on voit fleurir des injures de plus en plus violentes et des visuels dégradants, caricaturaux avec un code graphique très puissant. Si l'on y ajoute une pratique volontiers axée sur le mensonge, ou à tout le moins sur la déformation de la réalité. Trump en est le grand spécialiste, et ses porte-paroles ont inventé le terme de "réalité alternative" pour justifier ses égarements.

    • Très proche des symptômes précédents, l'on constate souvent une forte critique des médias, avec une perte progressive de leur indépendance, du fait de la constitution de pôles très influencés, comme les médias Bolloré en France. Dans un tel paysage médiatique, la pluralité de l'information n'est plus garantie car les lecteurs et auditeurs restent captifs d'un réseau et cela sans s'en rendre compte. C'est la garantie d'une polarisation toujours plus marquée, mais aussi d'un ton toujours moins respectueux, qui cherche à dénigrer, dévaloriser voire humilier les adversaires. Aux USA, le dénigrement systématique des médias "traditionnels" avec le terme "fake news" participe à ce mouvement.

    • La prochaine étape, plus subtile, mais plus dangereuse, consiste à décrédibiliser les élections, en affirmant qu'elles sont truquées, parfois même à l'avance, comme en ce moment avec Trump, qui se prépare à résister à une défaite aux mid-terms. Cela ne peut fonctionner que dans un pays ne disposant pas de listes électorales précises avec une population rarement munie de documents d'identité. Cela peut aussi préparer à une prise du pouvoir plus violente le cas échéant, comme l'assaut du Capitole en dévalorisant le processus démocratique et justifiant une intervention.

    • Ce genre d'intervention directement au niveau des électeurs, peut aussi se faire grâce à des milices, comme la SA à l'époque. Les "Proud Boys", ou les "Oath Keepers", sont des milices qui peuvent aller influencer le vote dans certains bureaux et l'on se demande déjà si Trump ne fera pas appel à ICE pour le même genre de mission, car le potentiel de brutalité de cet organisme étatique n'est pas à démontrer et parfois l'on peut aussi recruter la pègre.

    • Dans presque tous les miracles électoraux on retrouve des aspects religieux. Ces couillons de bigots, quelle que soit leur religion, ne résistent jamais longtemps, lorsqu'un candidat adhère à leur vision du monde et surtout promet de punir tous ces qui sont des pécheurs à leurs yeux. Les évangélistes se sont fait avoir aux USA, les orthodoxes en Russie, les musulmans ne comptent pas, car rares sont les pays convertis à l'Islam qui ne sont pas au moins des démocraties illibérales. Par contre après des années de compromission, il faut reconnaître que les derniers papes ont réussi à sortir les catholiques de cette chausse-trappe, même en Italie.

    • Une fois parvenu au pouvoir il convient de le conserver, car les électeurs sont versatiles. La méthode la plus simple est d’obtenir des pouvoirs supplémentaires, grâce à un vote du parlement, ou de gouverner par décret, comme Trump ces dernières années. Les plus madrés, comme Giorgia Meloni vont demander des modifications de la loi électorale pour se garantir un bonus en cas de victoire, soi-disant pour éviter l'instabilité.

    • Un autre levier indirect sur le pouvoir dans une perspective à long terme consiste à s'assurer la bienveillance du pouvoir judiciaire, par nomination ou par éviction. La Cour Suprême américaine en est un bel exemple, même si elle conserve quand même un minimum d'indépendance vis à vis de Trump, mais il y a des pays où les juges peu coopératifs sont mutés dans des circonscriptions éloignées.

    • Et il ne faudrait surtout pas oublier le pouvoir de l'administration, notamment du fait de son inertie. Elon Musk avec le DOGE en sont une illustration parfaite, sous prétexte de faire des économies ils ont viré des centaines de personnes probablement simplement parce qu'elles étaient proches des démocrates. Le DoJ, le DHS et le DoD ont subi le même genre d'écrémage de la part de leurs chefs respectifs, pour garantir une grande loyauté au président Trump. Les premières victimes étant en général les hauts fonctionnaires les plus chevronnés, aussi les plus enclins à s'opposer à des instructions "douteuses".

    • À ce stade on va pouvoir commencer par des tours plus spectaculaires, voire des remèdes de cheval. L'état d'urgence, la loi martiale et les interdictions sont souvent les étapes supplémentaires lorsque le peuple se rebiffe. Trump a essayé d'en user, mais les gouverneurs restent très puissants. Mais progressivement interdire des mouvements et des ONG, en les accusant de trahison, de danger pour la sécurité intérieurs, etc. est l'une des marottes favorite des apprentis autocrates. Elle permet de mettre hors-circuit les opposants les plus déterminés et à faire peur aux autres. Poutine a réussi progressivement à bétonner son pouvoir en éliminant toute opposition intérieure, Erdogan prend le même chemin. L'avantage de cette méthode permet de rester dans une forme de légalité qui donne sa légitimité au pouvoir.

    • L'une des étapes ultimes consiste à interdire des partis politiques, voire même à emprisonner leurs dirigeants pour des crimes imaginaires. Et si tout se passe bien, il ne reste plus qu'à verrouiller les élections en ne laissant y participer que des partis "amis", à nouveau pour conserver une certaine légitimité, comme observé récemment en Russie. À ce stade là plus de retour possible, contrairement à ces braves Hongrois qui ont finalement réussi à se débarrasser de Viktor Orban, avant qu'il ne s'incruste par la force. Espérons que les Américains fassent preuve de la même sagesse.

    • J'ai bien évidemment oublié bon nombre d'autres petites combines utilisées par les autocrates, de gauche ou de droite, pour arriver et se maintenir au pouvoir. Mais si nous restons très attentifs à celles mentionnées ci-dessus, nous devrions pouvoir éviter les suivantes.


    citation de Umberto Eco sur le fascisme


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